A LIRE AVEC ATTENTION – une excellente synthèse de la situation énergétique belge.
« La Belgique est un cas d’école de la destruction d’un secteur énergétique sain produisant une énergie bon marché, par de folles errances idéologiques et politiques. »

European Scientist a lancé une série sur l’énergie en Europe. Retrouvez les deux autres articles de la série, l’un du Ministre Polonais de l’Energie sur « Pourquoi la Pologne a besoin du nucléaire ? » et l’autre de notre expert énergie Jean-Pierre Riou sur « Les Français et le nucléaire ». Si vous souhaitez contribuer sur votre pays respectif, n’hésitez pas à nous contacter.
L’approvisionnement électrique de la Belgique est devenu un sérieux problème. Sans investissements dans de nouvelles capacités de production, la sécurité́ d’approvisionnement en électricité́ se dégradera dans les années à venir. Or la situation du pays ne permet pas d’être optimiste à cet égard.
La Belgique n’est pas un pays simple. On peut qualifier sa structure institutionnelle de sui generis. Ce pays fédéral est divisé en trois régions chacune avec son propre gouvernement régional : Flandre, Bruxelles, Wallonie. En matière d’énergie les compétences sont partagées entre le gouvernement fédéral et les régionaux ; ils doivent se coordonner pour parler d’une seule voix tant au niveau européen que dans les COPs, ce qui bloque souvent la décision comme ce fut le cas pour la COP24 qui vient de se tenir à Katowice. De plus, il existe un profond clivage socio-politique entre les Flamands et les francophones. Une très large majorité de Flamands vote au centre-droit avec même une quarantaine de pourcent qui se qualifie de nationaliste. À Bruxelles et en Wallonie c’est l’inverse, pratiquement tous les partis sont de gauche avec même la résurgence significative d’un parti qui se revendique fièrement du marxisme. Ce fouillis se manifeste bien entendu aussi dans la politique énergétique.
Pendant quatre ans et demi le gouvernement dirigé par le francophone Charles Michel a conduit une politique de centre-droit pour la première fois depuis longtemps. Son parti, le Mouvement réformateur (MR), qui était qualifié de centre-droit par une grande partie des francophones avait eu le courage d’affirmer des choix économiques libéraux voulus par les Flamands, s’attirant ainsi des critiques véhémentes de la part des autres partis francophones. Mais en décembre 2018, de manière incompréhensible, au point que des éditorialistes ont parlé de « suicide politique », le même Charles Michel a fait tomber son gouvernement car il n’a pas accepté l’ultimatum de son principal partenaire flamand (la N-VA) qui ne voulait pas que le pays signe le Pacte de Marrakech sur les migrants. À peine son gouvernement avec la N-VA fut-il tombé que « le climat » devenait une priorité au point que le MR offrait sa collaboration aux partis de gauche pour diriger le pays. Il est vrai que l’on sortait de la COP24. Or en Belgique tous les médias matraquent quotidiennement la population sur l’imminence de la catastrophe que va créer le changement climatique d’origine humaine. Les partis – sauf la N-VA – sont donc contraints de faire de la surenchère sur le climat afin de ne pas être rappelés à l’ordre par les médias.
Il est également vrai que le parti du premier ministre dirige le gouvernement wallon, lequel suit une politique fortement écologique qui déplaît pourtant à la plus grande partie de son électorat. On s’attend à une déroute de ce parti lors des élections du 26 mai 2019 car son virage écologiste lui enlèvera des électeurs à droite sans lui apporter des voix à gauche. Selon l’expression consacrée « on préfère l’original (écologiste) à la copie (centre) ». Par exemple, Jean-Luc Crucke, le ministre wallon de l’énergie renforce le soutien aux installations d’énergie renouvelable intermittente, il est un ardent défenseur de la fermeture de centrales nucléaires. Pire, il décide d’interdire les voitures diesels et même à essence parce qu’il entend promouvoir les véhicules électriques alors que le remplacement de seulement dix pourcent des automobiles thermiques par des véhicules électriques exigerait en charge rapide le doublement de la puissance installée actuelle et bien entendu qu’elle ne soit pas intermittente c’est-à-dire pas d’origine renouvelable. Cette folle précipitation induit des implications énergétiques préoccupantes.

Flash-back.

Grâce au système électoral proportionnel malgré son score oscillant autour d’une dizaine de pourcents, le parti écologiste monnaie chèrement sa participation aux gouvernements fédéral ou régionaux. Dans un précèdent gouvernement fédéral, il est parvenu à imposer une sortie pour 2025 du nucléaire, qui représente environ la moitié de l’électricité générée dans le pays, en faisant croire qu’il était possible de remplacer la génération nucléaire par l’électricité renouvelable intermittente (éolien et photovoltaïque). Des financements inconsidérés ont été accordés par les régions notamment à gauche, afin de démontrer à la population qu’il était possible d’abandonner le nucléaire grâce à l’éolien et aux panneaux photovoltaïques. Pour sa part, le gouvernement fédéral afin de répondre à l’obligation de la directive européenne 2009/28, subsidie généreusement l’éolien en mer du Nord car ce territoire maritime est sous sa juridiction. Dans un des pays de l’UE qui possède la plus petite surface, on se retrouve avec quatre systèmes de financement des énergies renouvelables alors que le soleil brille partout de la même manière, « brille » ne convenant d’ailleurs que très imparfaitement puisque la Belgique est très peu ensoleillée : le facteur de capacité solaire est de 12% (le facteur éolien est de 19%). Le fiasco est total au point que les gouvernements successifs doivent revoir chacun à leur tour les mécanismes de financements car tout cela devient trop cher sans pour autant que les émissions de CO2 ne chutent. Cette « bulle du photovoltaïque » est devenue une pantomime dans le pays qui a créé le surréalisme.

La Belgique possède deux sites nucléaires, Doel près d’Anvers et Tihange non loin de Liège. La puissance installée totale des 7 réacteurs est de 5 919 MW. Bien que la loi prévoie leur fermeture totale pour 2025 – c’est la position officielle du gouvernement en place – les spécialistes de l’électricité affirment tous, bien que pas toujours de manière publique, qu’il sera impossible de maintenir cet objectif.

Ce chaos résulte de la politique invraisemblable en la matière. Dernièrement, Claude Desama, un ancien député européen qui était rapporteur des premiers textes législatifs sur l’ouverture du marché électrique et donc bien compétent a écrit « Le débat énergétique reste pollué par l’idéologie » en fustigeant le caractère improvisé des choix énergétiques belges résultant de la captation politique d’une question qui aurait dû rester économique et technique. Cette dérive est partie de la haine du nucléaire avec un parti écologiste parmi les plus virulents d’Europe en la matière. Ensuite, il y a l’utopie de vouloir limiter les émissions de CO2 ce qui justifie et génère une politique de subventionnement de la production renouvelable intermittente. En pleine contradiction, le gouvernement prétend réduire les émissions (il en fait d’ailleurs un des trois sujets de la prochaine campagne électorale) tout en remplaçant les centrales nucléaires par neuf centrales au gaz naturel. Sans doute les politiciens n’aimaient pas leur cours de chimie dont ils semblent n’avoir pas retenu cette simple équation de la combustion du méthane : CH4+O2 è CO2+H2O.

Dans ce marasme créé depuis une vingtaine d’année par des politiciens ignorants et irresponsables, les producteurs d’électricité tergiversent non seulement pour prendre des décisions pourtant nécessaires pour construire des nouvelles centrales, mais tardent aussi à investir dans le maintien des centrales existantes ce qui conduit à leur vieillissement prématuré et créé des pannes à répétition. Du 15 octobre au 11 novembre 2018 seul un réacteur nucléaire était en fonctionnement soit 1 006 MW sur les 5 919 MW en place. Finalement, un contexte de marché défavorable caractérisé par des prix de gros bas qui sont eux même la conséquence en partie du développement du renouvelable subsidié, impacte négativement sur l’économie de la génération électrique pilotable.

Marie-Christine Marghem (MR), la ministre fédérale de l’énergie prépare un projet de loi de de financement des nouvelles centrales au gaz naturel qui devront se substituer aux centrales nucléaires sensées être arrêtées en 2025 ainsi que quelques vielles unités thermiques pour un total de 7,4 GW. Ce mécanisme de rémunération de capacité (capacity mechanism) sera ensuite soumis pour acceptation à la Commission européenne. De sorte qu’il est probable qu’il ne sera pas possible de lancer les appels d’offres, construire et démarrer ces nouvelles centrales avant 2025. Il est donc vraisemblable que la durée de vie des centrales nucléaires sera prolongée de quelques années voire plus et cela de nouveau en totale contradiction avec ce qu’affirme le Premier ministre actuel depuis la formation de son gouvernement il y a quatre ans et demi.

En tout état de cause, si elle se concrétise cette situation s’accompagnera d’un surcoût du prix de gros estimé entre 56 et 90 €/MWh selon les études, puisque la Belgique arrêtera des centrales nucléaires amorties produisant de l’électricité bon marché et devra subsidier à la fois les énergies renouvelables et les centrales au gaz. Certes, le surcoût pour ce mécanisme de soutien aux centrales au gaz n’aura qu’une répercussion faible sur la facture des ménages mais il aura néanmoins d’un impact macroéconomique non négligeable qui pénalisera une économie belge déjà à bout de souffle.

Or le prix de l’électricité en Belgique est déjà énorme. Dans l’UE, le Danemark et l’Allemagne ont le prix de vente aux ménages les plus élevé (0,30 €/kWh) mais la Belgique est juste derrière avec 0,28 €/kWh. Le graphique en annexe construit à partir des données d’Eurostat montre que le prix de l’électricité est corrélé avec la production d’électricité intermittente. On observera que la Belgique se distingue (en mal) par rapport à la droite de régression. La principale raison est que la distribution de l’électricité vers les ménages est essentiellement contrôlée par des sociétés appelées intercommunales cogérées par des communes qui, au su de tout le monde, transfèrent une partie du prix de vente vers le budget des communes (et la rémunération de leurs administrateurs).

Sortir du nucléaire de manière aussi unilatérale et brutale, va ‘assécher’ les énormes compétences acquises en Belgique dans ce domaine scientifique et technique. Rappelons que le premier réacteur PWR hors USA fut construit en Belgique. Grâce à cette compétence les centrales belges ont toujours très bien fonctionné. Les déboires récents ne sont dus ni à l’incompétence des techniciens en charge ni au manque de suivi des autorités de contrôle. Ils montrent au contraire qu’en matière de sécurité nucléaire le laxisme n’est pas de mise. L’assèchement des compétences vient du fait qu’il va y avoir en effet un désintérêt complet pour ce domaine parmi les jeunes les plus talentueux dont le domaine a un pressant besoin. Or, on ne forme pas des spécialistes dans un domaine aussi pointu que le nucléaire aisément. Les compétences parties le seront définitivement et il faudra un jour se résigner à acheter russe ou chinois.

Certes en matière de recherche il y a un élément positif que l’on doit signaler en Belgique mais il ne sera sans doute pas suffisant pour sauver l’industrie nucléaire. En effet, le gouvernement fédéral a accordé au centre nucléaire SCK/CEN de Mol un financement de 558 millions d’euro pour construire MYRRHA, une installation de ‘Génération-IV’ pour l’élimination par la ‘voie physique’ des actinides mineurs (déchets à très longue demi-vie). Mais cela c’est pour après-demain.

Pour aujourd’hui et pour demain, il est à craindre que le politiquement correct poursuivi par des décision politiques dénuées de tout fondement économique continuera d’enfoncer la Belgique énergétique dans le marasme. Et bien entendu, le prix de l’électricité continuera à croître et l’économie belge à en pâtir lourdement. Alors qu’il y a un siècle ce pays était à la pointe, parfois le premier, de toutes les industries et des techniques grâce à l’énergie fossile, sa quête de croissance économique et de création d’emplois ne se réalisera pas avec les politiques suivies actuellement. Il est urgent que le monde politique belge se ressaisisse au lieu de poursuivre des chimères vertes qui sont purement idéologiques et jamais n’adviendront dans le monde réel. Jamais ! On est loin des promesses quant aux bienfaits de l’ouverture du marché de l’électricité décidée au début des années 80. Non pas que ce qui avait été annoncé n’était pas bien pensé. Ce qui a causé le marasme actuel – et pas seulement en Belgique – c’est qu’alors qu’on essayait péniblement d’ouvrir le marché électrique à la concurrence, l’idéologie verte est venue casser le mécanisme en obligeant le subventionnement de la forme la plus chère d’électricité tout en pénalisant le nucléaire qui est moins cher surtout lorsqu’il est déjà amorti.

La Belgique est un cas d’école de la destruction d’un secteur énergétique sain produisant une énergie bon marché, par de folles errances idéologiques et politiques.


Article de Samuel Furfari, initialement publié sur le site de European scientist.


Le dernier ouvrage de Samuele Furfari est une œuvre de 1200 pages en deux volume « The changing world of energy and the geopolitical challenges ».